51
L’esprit et la matière
— Où as-tu trouvé ça ? voulut savoir Rhunön quand Eragon entra dans son atrium.
Chancelant sous le poids, il vint déposer le bloc de vif-acier aux pieds de l’elfe et, sans s’étendre sur les détails, il lui rapporta le conseil de Solembum concernant l’arme cachée sous l’arbre Menoa.
Accroupie, Rhunön caressait la surface granuleuse ; ses doigts s’attardaient sur les affleurements du métal pris dans la roche.
— Il faut être très fou ou très brave pour interroger l’arbre Menoa comme tu l’as fait. On ne plaisante pas avec la Mère de la Forêt.
« Il y en a assez pour une épée ? » demanda Saphira.
— Si j’en crois mon expérience passée, je pourrais en tirer plusieurs.
L’elfe se releva, se redressa de toute sa taille. Elle jeta un coup d’œil sur la forge au centre de l’atrium, son visage s’éclaira, et elle frappa dans ses mains avec enthousiasme et détermination :
— Au travail, maintenant ! Tu as besoin d’une épée, Tueur d’Ombre ? Parfait. Je t’en donnerai une comme l’Alagaësia n’en a encore jamais vu.
— Et votre serment ? s’inquiéta Eragon.
— Ne te tracasse pas pour le moment. Quand devez-vous être de retour chez les Vardens, tous les deux ?
— Nous aurions dû repartir le jour de notre arrivée.
Pensive, Rhunön marqua une pause.
— En ce cas, il me faudra hâter ce que je ne précipiterais pas en temps normal, user de magie au lieu de passer des semaines à créer une lame à la main. Vous m’aiderez, Écailles Brillantes et toi.
Eragon acquiesça d’un hochement de tête – ce n’était pourtant pas une question.
— Nous n’aurons pas de repos cette nuit, Tueur d’Ombre, mais je te promets que tu auras ton épée demain matin.
Sans effort apparent, Rhunön plia les genoux et souleva le bloc de minerai, puis elle le transporta sur son établi, près de sa sculpture en cours.
Eragon ôta sa tunique et sa chemise afin de ne pas les abîmer. Rhunön lui donna à la place un gilet ajusté et un tablier fait de tissu ignifugé. Elle était vêtue de même. Quand il lui demanda des gants, elle éclata de rire :
— Seuls les forgerons maladroits mettent des gants.
Elle le conduisit ensuite à une sorte de grotte au plafond bas, creusée dans le tronc d’un des arbres qui constituaient sa maison. À l’intérieur, il y avait des sacs de charbon de bois et des piles de briquettes d’argile blanche. Grâce à un sort, ils soulevèrent plusieurs centaines de briquettes et les transportèrent dehors, près de la forge à ciel ouvert ; après quoi ils firent de même pour les sacs de charbon de bois de la taille d’un homme.
Lorsque les matériaux furent rangés à la satisfaction de Rhunön, elle construisit un fourneau avec l’aide d’Eragon afin de purifier le minerai. Elle refusa d’user de la magie, de sorte qu’ils passèrent la majeure partie de l’après-midi à cette tâche. Ils creusèrent d’abord une fosse rectangulaire profonde de cinq pieds qu’ils remplirent en alternant les couches de sable, de gravier, d’argile, de charbon de bois et de cendre, ménageant des espaces et des conduits pour évacuer l’humidité qui, sans cela, ferait baisser la température. Lorsque les couches successives arrivèrent au niveau du sol, ils bâtirent par-dessus un creuset en forme d’auge avec des briquettes réfractaires et un mortier d’argile fraîche. Rhunön disparut alors dans sa maison ; elle en ressortit avec deux soufflets, qu’ils fixèrent aux tuyères situées à la base du creuset.
Ils s’interrompirent pour boire et dîner d’un peu de pain et de fromage.
Ce repas sommaire terminé, Rhunön entassa du petit bois dans l’auge et l’enflamma d’un mot ; lorsque le feu eut pris, elle y ajouta des bûches de chêne sec. Pendant près d’une heure, elle veilla au feu, l’entretenant avec le soin d’un jardinier surveillant la croissance de ses roses. Lorsque le bois fut réduit à des braises, Rhunön hocha la tête et dit à Eragon :
— Vas-y.
Il souleva le bloc de minerai et l’abaissa lentement dans le creuset. Quand ses doigts ne supportèrent plus la chaleur, il le laissa tomber et bondit aussitôt en arrière tandis que l’air s’embrasait de milliers d’étincelles. Il couvrit ensuite le minerai et son lit de braises d’une épaisse couche de charbon de bois destinée à nourrir le feu, puis, s’étant essuyé les paumes, il empoigna un des soufflets et l’actionna. De l’autre côté du fourneau, Rhunön en faisait autant. Le flux d’air frais constant permettrait d’accroître la température.
Les écailles de Saphira lançaient des éclairs bleutés à la lumière des flammes dansantes. Couchée à quelques coudées d’eux, elle fixait le cœur rougeoyant du foyer.
« Je peux vous aider si vous voulez, proposa-t-elle. Il ne me faudrait pas une minute pour fondre ce minerai. »
— Je sais, répondit Rhunön. Mais s’il fond trop vite, l’action du charbon de bois sera insuffisante, et le métal ne sera ni assez résistant ni assez malléable pour être forgé. Garde ton feu, dragonne. Nous en aurons besoin plus tard.
À la chaleur du fourneau, Eragon s’escrimait sur son soufflet. Les bras luisants de sueur, il transpirait à grosses gouttes. Rhunön et lui s’interrompaient parfois pour ajouter du charbon de bois dans le creuset.
Absorbé par ce travail monotone, le jeune homme perdit bientôt toute notion du temps. Son univers se limitait au grondement incessant du feu, aux sensations de ses mains sur les poignées, au sifflement de l’air et à la présence attentive de Saphira. Aussi fut-il surpris d’entendre Rhunön déclarer :
— Ça devrait être bon. Laisse ton soufflet.
Il s’épongea le front, s’arma d’une pelle et, suivant son exemple, s’employa à sortir les braises du creuset pour les transférer dans un tonneau plein d’eau ; elles grésillaient au contact du liquide et répandaient une fumée âcre.
Lorsqu’il n’y eut plus au fond qu’une flaque de métal incandescent, débarrassé de ses scories et impuretés, Rhunön le recouvrit d’une bonne couche de cendre fine et blanche, puis elle cala sa pelle contre le fourneau et alla s’asseoir sur un banc près de sa forge.
Eragon l’imita et demanda :
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— On attend.
— On attend quoi ?
L’elfe eut un geste vague en direction du ciel, où des nuages effilochés baignaient dans les ors et les pourpres du couchant.
— La nuit. C’est dans le noir qu’on travaille le métal pour pouvoir juger de sa couleur exacte. De plus, il faut laisser refroidir le vif-acier jusqu’à ce qu’il ait la consistance requise. Sans cela, il serait impossible de le façonner.
Elle défit le cordon qui retenait ses cheveux derrière sa tête, les rassembla de nouveau et les rattacha.
— Dans l’intervalle, Tueur d’Ombre, nous allons parler de ton épée. Comment te bats-tu ? À une main ou à deux ?
Eragon réfléchit avant de répondre :
— Ça dépend. Si j’ai le choix, je préfère manier l’épée d’une main et me protéger de mon bouclier, mais les circonstances ne me le permettent pas toujours. Quand je dois me passer de bouclier, j’aime empoigner l’épée à deux mains, cela donne plus de puissance à mes coups. Le pommeau de Zar’roc était assez large pour ma main gauche en cas de nécessité, seulement, les saillies autour du rubis me gênaient et m’empêchaient d’avoir une bonne prise. Une poignée un peu plus longue me conviendrait mieux.
— Tu ne veux pas une véritable épée longue, je présume ?
— Non. Ce serait trop encombrant dans des espaces restreints.
— Sur le fond, tu n’as pas tort. Encore qu’on puisse jouer sur la longueur de la lame et celle de la poignée. Est-ce qu’une épée bâtarde te satisferait ?
Eragon revit l’épée que Murtagh avait à l’origine et sourit. « Pourquoi pas ? » songea-t-il.
— Oui. Une épée à une main et demie serait parfaite.
— Et la lame ? Quelle longueur ?
— Pas plus longue que Zar’roc.
— Hmm. Droite ou courbe ?
— Droite.
— Tu as des préférences en matière de garde ?
— Pas vraiment.
Les bras croisés, le menton contre la poitrine, les paupières mi-closes, Rhunön réfléchit à cela. Puis ses lèvres frémirent :
— Quelle largeur de lame ? N’oublie pas que, même très fine, elle ne cassera pas.
— Peut-être un peu plus large que Zar’roc à la garde.
— Pourquoi ?
— Je crois que ce serait plus joli.
Un rire éraillé s’échappa de la gorge de Rhunön :
— Le maniement de l’arme en serait-il amélioré ?
Muet de confusion, Eragon changea de position.
— Ne me demande jamais de modifier une épée pour des raisons esthétiques, le tança Rhunön. La beauté d’un instrument réside dans son utilité. Quelle qu’en soit la splendeur, même incrustée de pierres précieuses et de diamants, gravée de motifs les plus élaborés, une lame incapable de remplir ses fonctions serait laide à mes yeux.
L’elfe fronça les lèvres avant de résumer :
— Il te faut donc une épée adaptée au carnage sans restriction du champ de bataille, qui te permette aussi de te défendre dans les tunnels étroits creusés sous Farthen Dûr. Une épée pour toutes les occasions, de longueur intermédiaire, avec une poignée plus longue que la moyenne.
— Une épée pour tuer Galbatorix, dit Eragon.
Rhunön approuva d’un hochement de tête :
— À ce titre, elle devra être bien protégée contre la magie… Au cours du dernier siècle, il y a eu de gros progrès en matière d’armures. Il lui faudra une pointe plus fine que je ne les faisais autrefois… une pointe qui perce cuirasses et mailles, qui se glisse dans les interstices… Hmm.
D’une bourse à sa ceinture, elle tira une corde ponctuée de nœuds avec laquelle elle mesura les bras et les mains d’Eragon en long et en large. Lorsqu’elle eut terminé, elle se pencha pour prendre un tisonnier près de sa forge et le lui lança. Il le rattrapa au vol et haussa un sourcil interrogateur.
— Debout, maintenant, Tueur d’Ombre. Montre-moi comment tu te bats à l’épée.
Quittant sa place sous le toit en auvent de l’atrium, Eragon s’exécuta et enchaîna des séries de figures que Brom lui avait enseignées. Au bout d’un moment, un objet métallique tinta contre la pierre, puis Rhunön toussota et dit :
— Nous n’en sortirons jamais, ma parole !
Et, armée d’un autre tisonnier, elle se planta devant lui. Le front plissé, l’air sévère, elle le salua de son épée de fortune et s’écria :
— En garde, Tueur d’Ombre !
Le lourd tisonnier de Rhunön fendit l’air en sifflant. Eragon esquiva d’un bond de côté et para l’attaque. Le choc fut rude, elle n’y allait pas de main morte. Ils ferraillèrent ainsi pendant quelques minutes. Si elle manquait de pratique à l’escrime, elle n’en était pas moins un adversaire redoutable. Ils durent finalement interrompre leur assaut ; sous leurs coups violents, le fer trop tendre des tisonniers se déformait au point qu’ils étaient plus tordus que les branches d’un jeune if.
Rhunön les reprit et les jeta sur un tas d’outils hors d’usage. À son retour, elle releva le menton :
— À présent, je sais avec précision quelle forme doit avoir ton épée.
— Mais la forgerez-vous ?
Une lueur malicieuse éclaira les traits de Rhunön :
— Non. C’est toi qui la forgeras à ma place, Tueur d’Ombre.
Bouche bée, il bredouilla :
— Moi ? Je n’ai aucune expérience ! Je ne suis même pas apprenti forgeron. Je serais incapable de donner forme à un banal couteau.
— Quoi qu’il en soit, tu forgeras ton épée toi-même, insista-t-elle avec un sourire amusé.
— Comment cela ? Vous resterez à mon côté pour me donner des instructions pendant que je martèlerai le métal ?
— Oh non ! Je guiderai tes gestes de l’intérieur afin que tes mains fassent le travail qui m’est interdit. Faute d’être idéale, cette solution me permet d’exercer mon art malgré ma promesse.
Perplexe, Eragon fronça les sourcils :
— Que vous vous serviez de mes mains ou des vôtres, où est la différence ?
L’elfe se rembrunit et répliqua d’un ton sec :
— Tu la veux ou pas, cette épée, Tueur d’Ombre ?
— Bien sûr que je la veux.
— Alors, ne m’importune plus avec tes questions. Il y a une différence parce que j’en vois une. Si je pensais le contraire, mon serment m’empêcherait de forger l’épée à travers toi. Je te conseille de tenir ta langue. Sauf si tu tiens à rentrer les mains vides chez les Vardens.
— Oui, Rhunön-elda.
Ils retournèrent au fourneau. Là, Rhunön demanda à Saphira de sortir du creuset la masse encore chaude de métal solidifié.
— Casse-le en morceaux de la taille d’un poing, ordonna-t-elle avant de reculer à distance respectable.
Levant une patte de devant, Saphira l’abattit sur la barre irrégulière de vif-acier. Le sol trembla, le métal se fendit en plusieurs endroits. Par trois fois, la dragonne répéta l’opération avant que Rhunön soit satisfaite du résultat.
L’elfe rassembla alors les tronçons aux arêtes coupantes dans son tablier et les transporta sur une table basse près de la forge pour les trier en fonction de leur dureté, qu’elle évaluait selon la couleur et la texture des fragments.
— Certains sont trop durs, d’autres trop mous, expliqua-t-elle. Je pourrais y remédier, bien sûr, mais il faudrait une seconde chauffe. Nous n’utiliserons donc que ceux qui ont la consistance voulue. Pour les tranchants de la lame – elle effleura un ensemble de fragments au grain scintillant –, nous prendrons de l’acier plus dur afin qu’ils soient plus acérés. Pour l’arête centrale, de l’acier plus tendre – elle effleura un groupe d’un gris plus terne –, elle en sera plus souple, absorbera mieux les chocs. Toutefois, avant de forger l’épée pour lui donner sa forme, nous devons travailler le métal pour le débarrasser de ses dernières impuretés.
« Comment procède-t-on ? » s’enquit Saphira.
— Tu le sauras bientôt.
Rhunön alla s’asseoir en tailleur près d’un poteau qui soutenait le toit en auvent, s’y adossa et ferma les yeux, le visage serein :
— Tu es prêt, Tueur d’Ombre ?
— Oui, répondit Eragon malgré la tension qui lui nouait le ventre.
Au premier contact avec la conscience de l’elfe, il fut frappé par l’harmonie de notes graves qui résonnait à travers le paysage sombre et confus de ses pensées. Cette mélodie au rythme lent, inexorable, dans une tonalité étrange, lui tapait sur les nerfs. Qu’impliquait-elle quant à la personnalité de Rhunön ? Mystère. Quoi qu’il en soit, le malaise qu’elle lui causait raviva ses doutes. Ne faisait-il pas preuve d’imprudence en l’autorisant à prendre le contrôle de son corps ? Il se souvint alors que Saphira veillait sur lui ; ses craintes se dissipèrent, et il abaissa ses dernières barrières mentales.
Il eut l’impression qu’un vêtement de laine brute frottait contre sa peau quand Rhunön enveloppa son esprit et s’insinua jusque dans les parties les plus secrètes de son être. Il frissonna, tenté de se rétracter. La voix rauque de l’elfe se fit alors entendre sous son crâne :
« Détends-toi, Tueur d’Ombre, et tout se passera bien. »
« Oui, Rhunön-elda. »
Elle entreprit alors de lui lever les bras, de déplacer ses jambes, de lui tourner la tête dans tous les sens ; par essais successifs, elle se familiarisait au maniement de son corps. Si Eragon trouvait bizarre de sentir ses membres remuer indépendamment de sa volonté, il fut plus surpris encore quand ses yeux se posèrent ici et là comme s’ils étaient animés d’une vie propre. En proie à un soudain sentiment d’impuissance, il eut une bouffée d’angoisse. Rhunön le fit marcher droit devant lui, son pied heurta le coin de la forge et il crut qu’il allait tomber. Reprenant d’instinct le contrôle de ses muscles, il agrippa le bout de l’enclume pour se stabiliser.
« N’interviens pas, le réprimanda l’elfe. Si tu paniques au mauvais moment pendant le travail, tu risques de t’infliger des blessures irrémédiables. »
« Si vous ne faites pas plus attention, vous risquez de me blesser aussi », rétorqua-t-il.
« Patience, Tueur d’Ombre. J’aurai maîtrisé cette technique avant la nuit. »
En attendant que les derniers rayons du couchant s’éteignent dans le ciel de velours, Rhunön prépara la forge et s’entraîna à manier divers outils. Sa maladresse à guider les membres d’Eragon disparut bientôt, même si en tentant d’attraper le marteau, elle lui cogna le bout des doigts contre le bord de la table. La douleur fut si vive qu’il en eut les larmes aux yeux.
« Excuse-moi, dit Rhunön. Tes bras sont plus longs que les miens. »
Quelques minutes plus tard, juste avant qu’ils se mettent à l’œuvre, elle remarqua :
« Heureusement, tu as la force et la rapidité d’un elfe, Tueur d’Ombre. Sans cela, nous n’aurions aucune chance d’en terminer cette nuit. »
Elle rassembla les morceaux de vif-acier durs et moins durs qu’elle avait choisis et les déposa dans la forge. À la requête de l’elfe, Saphira chauffa le métal, mâchoires entrouvertes d’un demi-pouce à peine afin de diriger les flammes en un jet étroit sans qu’elles débordent sur le reste de l’atelier. Le feu rugissant inondait l’atrium d’une lumière bleu cru, les écailles de la dragonne brillaient d’un éclat aveuglant.
À travers Eragon, Rhunön se saisit de pincettes et ôta le métal du torrent de flammes dès qu’il prit une teinte rouge cerise. Elle déposa les morceaux sur l’enclume, les aplatit l’un après l’autre de quelques coups de masse. À peine épaisses d’un quart de pouce, les plaques brûlantes chatoyaient, piquetées de minuscules taches incandescentes. Dès que l’elfe en était satisfaite, elle les laissait tomber dans un bac empli de saumure.
L’opération terminée, elle plongea les bras d’Eragon dans l’eau salée devenue tiède pour sortir les plaques de leur bain, puis les frotta avec un polissoir de grès pour les débarrasser des croûtes noires qui s’étaient formées à leur surface. Ce lissage exposa le grain du métal que l’elfe examina avec la plus grande attention avant de procéder à un nouveau tri des plaques en fonction de leur dureté et de leur pureté.
Leurs deux esprits étant en contact étroit, Eragon percevait les pensées et les sentiments de Rhunön. Elle possédait des connaissances d’une étendue surprenante, voyait des détails du métal dont il ignorait l’existence, effectuait des calculs auxquels il ne comprenait goutte. Il la sentait mécontente de la manière dont elle avait manié la masse pour aplatir le métal.
L’irritation de Rhunön continua de s’accroître jusqu’à ce qu’elle s’exclame :
« Bah ! Regarde-moi ces plaques cabossées ! Je ne peux pas forger une lame comme ça. Je n’ai pas un contrôle assez fin sur tes bras et tes mains pour créer une épée qui en vaille la peine. »
Avant qu’Eragon tente de la raisonner, Saphira intervint :
« Les outils ne font pas l’artiste, Rhunön-elda. Je suis certaine que tu trouveras un remède à cet inconvénient. »
« Tu appelles ça un inconvénient ? Je n’ai pas plus de coordination qu’un oisillon ! Je suis une étrangère dans une demeure inconnue », maugréa l’elfe.
Grommelant toujours, elle s’abîma dans des réflexions qui dépassaient l’entendement d’Eragon. Enfin, elle déclara :
« Je crois entrevoir une solution, mais je vous préviens, s’il m’est impossible de fournir le travail de qualité qui m’est coutumier, je ne continuerai pas. »
Sans plus d’explications, elle étala les plaques de métal sur son enclume et les brisa en morceaux de la taille d’un pétale de rose. Elle rassembla ensuite les copeaux de vif-acier les plus durs en un bloc rectangulaire qu’elle recouvrit d’argile et d’écorce de bouleau afin de les tenir ensemble.
La brique ainsi obtenue alla sur une pelle au manche long de sept pieds, comme celles qu’utilisent les boulangers pour mettre le pain à cuire et le sortir du four.
Après avoir placé la pelle au centre de la forge, Rhunön demanda à Saphira de diriger son feu dessus et fit reculer Eragon jusqu’au bout du manche. De nouveau, les flammes bleues éclairèrent l’atrium de lumière dansante. La chaleur était si intense que le jeune homme avait l’impression de griller, que le granit de la forge brillait d’un éclat jaune vif.
Il aurait fallu au moins une demi-heure pour porter le bloc à la température voulue par des méthodes conventionnelles. Quelques minutes suffirent à Saphira, qui coupa le jet de feu sur ordre de Rhunön dès que le bloc fut incandescent. Sitôt les mâchoires de la dragonne refermées, l’atrium fut plongé dans l’obscurité.
L’elfe poussa Eragon vers l’avant. À travers lui, elle transporta la brique de vif-acier dans sa coque d’argile sur l’enclume, brisa le moule et souda les copeaux chauffés à blanc à coup de marteau, frappa le métal et l’étira jusqu’à en faire une barre qu’elle incisa au milieu et replia avant de ressouder les deux moitiés ensemble. Les arbres vénérables qui entouraient l’atelier renvoyaient les échos du bruit, de sorte que l’atelier résonnait comme une cloche.
Lorsque le vif-acier passa du blanc au jaune, Rhunön le remit dans la forge et chargea Saphira de le baigner du feu de son ventre. Par six fois elle chauffa et replia le métal, le rendant plus homogène, plus malléable, jusqu’à ce qu’il plie sans casser.
Tandis qu’Eragon martelait les barres selon la volonté de Rhunön, elle le fit chanter et chanta avec lui. Leurs deux voix mêlées s’harmonisaient plutôt bien ; la mélodie montait et descendait au rythme du marteau. Un frisson parcourut le jeune Dragonnier quand l’elfe imprégna les paroles qu’ils prononçaient d’un flux d’énergie constant. Il comprit alors que leur chant tissait des sorts pour créer, pour donner forme et lier. À travers leurs deux voix, Rhunön chantait les propriétés du métal, les modifiait de manière inexplicable, tressait un réseau complexe d’enchantements destiné à lui conférer une solidité supérieure à celle de l’acier ordinaire. Elle chantait aussi le bras d’Eragon qui forgeait, et, sous l’influence de la mélodie, le marteau qu’il maniait tombait avec précision à l’endroit désiré.
Après avoir répété l’opération six fois, Rhunön trempa la première barre de vif-acier, puis elle fit de même avec la seconde. Elle rassembla ensuite les morceaux de métal plus tendre qu’elle souda ensemble et soumit par dix fois à un traitement identique. Enfin, elle lui donna la forme d’un bloc court et compact.
Cette tâche terminée, elle eut recours à Saphira pour chauffer de nouveau les deux barres d’acier plus dur. Lorsqu’elles furent à point, elle les posa côte à côte sur l’enclume, les saisit à chaque extrémité avec des pincettes et tordit le tout sept fois pour en faire une torsade. Des gerbes d’étincelles volaient tandis qu’elle martelait la tresse pour en souder les deux parties ; puis elle la replia, la ressouda et l’étira encore six fois. Lorsque le métal eut enfin la qualité requise, elle l’aplatit en une épaisse plaque rectangulaire, la coupa en deux dans le sens de la longueur avec un ciseau, et donna à chaque moitié la forme d’un long V ouvert.
Le processus ne lui avait pas demandé beaucoup plus d’une heure et demie. La vitesse prodigieuse de l’elfe émerveillait Eragon ; pourtant, c’était son corps à lui qu’elle dirigeait. Jamais il n’avait vu un forgeron façonner le métal avec autant d’aisance ; Horst aurait mis des heures pour faire ce qu’elle réalisait en quelques minutes. Et, tout au long de ce travail astreignant, elle chantait sans discontinuer, tissant ses charmes dans le grain du vif-acier et guidant le bras d’Eragon avec une précision infaillible.
Dans la débauche de bruit, de feu, d’étincelles, de mouvements et d’efforts, Eragon crut apercevoir trois minces silhouettes en bordure de l’atrium. Quelques instants plus tard, Saphira confirma qu’il avait vu juste :
« Nous ne sommes pas seuls, petit homme. »
« Qui sont ces gens ? » s’enquit-il.
La dragonne lui transmit une image de Maud, la chatte-garou maigre et ridée comme une vieille pomme sous sa forme humaine, entre deux elfes pâles, pas beaucoup plus grands qu’elle, l’un mâle, l’autre femelle. Leur extraordinaire beauté transcendait celle de leur peuple. Il émanait de leurs visages ovales aux traits graves autant d’innocence que de sagesse. Impossible de leur donner un âge. Leur peau luisait d’un doux éclat argenté, comme si l’énergie saturait leur chair au point de déborder.
Lorsque Rhunön lui accorda quelques instants de repos, il l’interrogea sur l’identité des deux elfes mystérieux. Elle jeta un coup d’œil sur eux, ce qui permit au jeune homme de mieux les voir, puis, sans interrompre son chant, elle lui dit par la pensée :
« Ce sont Alanna et Dusan, les deux seuls enfants à Ellesméra. Leur conception nous a causé une grande joie il y a douze ans. »
« Ils ne ressemblent pas aux elfes que j’ai rencontrés », remarqua Eragon.
« Nos enfants ont des dons particuliers, Tueur d’Ombre. Aucun elfe adulte ne les égale en grâce ou en pouvoir. En vieillissant, la fleur qui est en nous se flétrit, même s’il nous reste un peu de la magie de nos jeunes années. »
Sans plus perdre de temps en bavardage, Rhunön guida Eragon pour qu’il place le bloc de vif-acier entre les deux bandes en V et les martèle de manière à ce qu’elles l’enveloppent. Elle souda ensuite les trois pièces en un tout et, pendant que le métal était encore chaud, elle l’étira en une ébauche grossière d’épée. Le bloc plus tendre devint l’arête centrale de la lame ; les bandes plus dures en formèrent les bords et la pointe. Lorsque l’ébauche eut presque la longueur de l’arme terminée, le rythme de travail ralentit. Rhunön s’attacha à en fignoler chaque partie, à en définir avec soin les angles et les proportions définitives en remontant depuis la pointe.
Afin que Saphira la chauffe par tronçons de six à sept pouces, l’elfe présentait le fer devant une narine de la dragonne qui soufflait alors une unique flamme bleue. Chaque jet de feu précipitait une foule d’ombres tourbillonnantes aux quatre coins de l’atrium.
Avec un étonnement mêlé d’admiration, Eragon observait ses mains qui façonnaient l’ébauche grossière en un élégant instrument de combat. Le dessin de la lame se précisait d’un coup de marteau au suivant, comme si, animé d’une volonté propre, le vif-acier désirait se muer en épée et prendre la forme que souhaitait Rhunön.
Enfin, ils cessèrent de battre le métal. La longue lame noire reposait sur l’enclume, inachevée, certes, mais déjà lourde d’intentions mortelles.
Eragon put reposer ses bras soumis à rude épreuve tandis qu’elle refroidissait. Rhunön la lui fit ensuite porter dans un autre coin de l’atelier où six meules étaient disposées près d’un petit établi sur lequel s’alignait tout un assortiment de limes, de grattoirs et de pierres abrasives. Ayant fixé la lame entre deux cales de bois, ils passèrent une heure à en aplanir les faces au rabot, à en ciseler les contours à l’aide de diverses limes. Chaque geste portait avec une efficacité accrue ; comme pour le marteau précédemment, c’était à croire que les outils savaient exactement quelle quantité de métal enlever – ni trop, ni trop peu.
L’opération terminée, Rhunön prépara un feu de charbon de bois dans sa forge. En attendant qu’il soit à point, elle fit une boue avec de l’argile noire au grain fin, de la cendre, de la poudre de pierre ponce et de la sève de genévrier cristallisée. Elle en badigeonna la lame, en mit une double couche sur l’arête centrale. Plus le mélange à base d’argile était épais, moins vite le métal refroidirait dessous pendant la trempe, et plus souple serait cette partie de la lame.
L’enduit prit une couleur plus claire tandis que Rhunön le séchait d’une brève incantation. Elle dirigea ensuite Eragon vers la forge. Il posa l’épée sur le lit de braises rougeoyantes et, tout en activant le soufflet de sa main libre, il tira lentement l’arme vers sa hanche. Lorsque la pointe fut sortie du feu, Rhunön la lui fit retourner pour recommencer. Ils répétèrent ce manège jusqu’à ce que les bords prennent une couleur orange homogène et que l’arête centrale soit d’un beau rouge vif. Alors, d’un mouvement fluide, l’elfe souleva la barre de métal brûlante et en fendit l’air pour la plonger dans un bac près de la forge.
La surface de l’eau parut exploser en un nuage de vapeur, dans un concert de sifflements et de crépitements. Une minute plus tard, le silence revint, l’eau cessa de bouillonner ; Rhunön ôta l’épée devenue gris perle de son bain et la remit sur le feu pour la porter tout entière à une même température basse afin de durcir les bords pour qu’ils ne soient pas cassants. Puis elle la trempa de nouveau.
Eragon pensait qu’elle se retirerait de lui dès qu’elle aurait forgé et trempé l’arme. À sa grande surprise, elle n’en fit rien et continua à piloter son corps.
Elle lui fit arroser les braises pour les éteindre, le ramena à l’établi avec ses limes, ses grattoirs et ses pierres abrasives, l’assit devant et lui fit polir l’épée avec des pierres de plus en plus fines. Lisant dans les souvenirs de l’elfe, le jeune homme apprit qu’en temps normal, elle aurait passé une semaine à cette tâche, mais grâce au chant de leurs voix unies, elle avait pu accomplir le travail en quelques heures, et même tailler une étroite gouttière centrale des deux côtés de la lame. À mesure qu’il devenait plus lisse, le vif-acier se révélait dans toute sa beauté. Sous le scintillement, Eragon distinguait des motifs en torsade dont les lignes marquaient la frontière entre les diverses couches de métal velouté. Une bande couleur d’argent blanc, de la largeur de son pouce, courait comme une onde le long de chaque bord et donnait l’impression que les tranchants étaient faits de langues de feu givré.
Son bras droit céda alors que Rhunön couvrait l’arme d’un lacis d’entailles décoratives. La lime qu’il tenait en main lui échappa. Il s’étonna d’être à ce point épuisé. Concentré sur son travail, il ne s’était aperçu de rien.
« Assez », déclara l’elfe.
Et elle se retira aussitôt de sa conscience. Le choc de son absence soudaine déstabilisa Eragon, qui vacilla sur son siège et manqua tomber avant de reprendre le contrôle de ses muscles rebelles.
— Mais ce n’est pas fini ! protesta-t-il.
Sans les harmonies de leur duo prolongé, la nuit lui paraissait bien silencieuse.
Rhunön se leva de l’endroit où elle était assise en tailleur contre le poteau et secoua la tête.
— Je n’ai plus besoin de toi, Tueur d’Ombre. Va rêver jusqu’à l’aube.
— Mais…
— Tu es fatigué. Même avec ma magie, tu es capable de gâcher cette épée si tu t’entêtes à travailler dessus. À présent que la lame a sa forme définitive, je peux m’occuper du reste sans rompre mon serment. Va. Tu trouveras un lit à l’étage. Si tu as faim, il y a de la nourriture dans le garde-manger.
Peu désireux de partir, Eragon hésita puis s’éloigna de l’établi à regret, traînant les pieds dans la poussière. En passant près de Saphira, il lui caressa l’aile et lui souhaita bonne nuit, trop las pour en dire davantage. En retour, elle lui ébouriffa les cheveux de son souffle tiède et murmura :
« Je veille, petit homme, je me souviendrai pour toi. »
Il s’arrêta au seuil de la maison et se retourna vers le fond de l’atrium. Maud et les deux enfants elfes étaient toujours là. Il les salua de la main. Maud lui sourit, découvrant ses petites dents pointues. Un frisson parcourut Eragon tandis que les deux jeunes elfes le fixaient de leurs yeux de chat qui brillaient dans la nuit. Puis, voyant qu’ils ne bougeaient pas, il inclina la tête et s’engouffra à l’intérieur dans sa hâte de s’étendre sur un bon lit moelleux.